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La déresponsabilisation dans nos sociétés, quand la décision se dissout

  • Joël
  • il y a 2 jours
  • 4 min de lecture

Dans les sociétés modernes, complexes et hautement technicisées, une question centrale traverse nos institutions politiques, administratives et sociales, qui décide réellement, et qui assume les conséquences des décisions prises ? 


Cette réflexion m’est venue en regardant cette image postée sur linkedin. Si dans la majorité de nos sociétés cette petite fille ne risque pas la mort, dans d’autres elle y va directement.


La démocratie même si elle traverse parfois des difficultés est un bien précieux pour nos enfants, nos petits enfants. Sachons la choyer, la préserver, faisons tous les efforts nécessaires qui empêcheront cette petite fille d’aller vers un funeste destin. A tous les niveaux le danger guette. Il s’installe grâce à notre manque de vigilance, notre paresse, y compris dans les petites choses de tous les jours.


Ne nous focalisons pas sur des symptômes tels qu’un Trump, un Musk ou autres qui ne sont que le reflet de nos renoncements. Il en va de notre responsabilité et de l’avenir de nos sociétés même imparfaites.


À mesure que les normes, les procédures, les protocoles et les dispositifs techniques se multiplient, la responsabilité individuelle semble se diluer dans un enchevêtrement de règles impersonnelles et de justifications systémiques. Chacun agit « au nom de » quelque chose, une institution, une expertise scientifique, un cadre réglementaire, un algorithme, mais rarement en son nom propre.


Ce phénomène de déresponsabilisation n’est ni marginal ni anecdotique. Il constitue l’un des paradoxes majeurs de la modernité politique. Alors même que nos sociétés se veulent plus rationnelles, plus sécurisées et plus transparentes, elles produisent des formes inédites d’opacité morale et politique. La décision devient collective, fragmentée, technique, et donc difficilement imputable.. Or, sans responsabilité identifiable, la légitimité démocratique s’affaiblit


Julia de Funès a analysé avec acuité cette dynamique dans « S’occuper. La grande éviction et Le courage de la nuance ». Elle montre comment la prolifération des procédures bureaucratiques transforme progressivement les acteurs en exécutants. Loin de sécuriser l’action, cette rationalisation excessive neutralise le jugement individuel. Les règles deviennent des refuges. On les applique sans les penser, on s’y conforme sans en interroger le sens. La responsabilité ne disparaît pas, elle se bloque, empêchée de s’exprimer dans un langage intelligible et assumé.


Cette intuition trouve un écho majeur chez Hannah Arendt. Dans Eichmann à Jérusalem, elle décrit la « banalité du mal » non comme une monstruosité morale, mais comme une défaillance du jugement. Eichmann n’était pas animé par une haine personnelle, mais par une obéissance routinière à un système administratif. Ce que révèle Arendt, c’est le danger d’une pensée qui abdique, d’une action qui ne se réfléchit plus elle-même. Lorsqu’un individu cesse de penser par lui-même et se contente d’exécuter, la responsabilité morale se dissout dans la mécanique institutionnelle.


Les sciences sociales ont confirmé empiriquement cette intuition. Les expériences de Stanley Milgram ont montré à quel point des individus ordinaires peuvent suspendre leur sens moral dès lors qu’une autorité légitime leur enjoint d’agir. « Je n’ai fait qu’obéir » devient alors une justification suffisante. La déresponsabilisation n’est pas seulement une construction théorique, c’est un mécanisme psychologique puissant, observable et reproductible.


Aujourd’hui, ce mécanisme prend une ampleur nouvelle avec la montée en puissance des technologies numériques et des systèmes automatisés de décision. Des algorithmes interviennent dans l’attribution d’aides sociales (En Australie), le contrôle fiscal, la justice prédictive ou la gestion des flux migratoires. Présentés comme neutres et objectifs, ces outils produisent pourtant des décisions souvent opaques, difficiles à contester et, surtout, sans responsable clairement identifiable. Le scandale du Robodebt australien, les systèmes de filtrage des allocations en Europe ou les outils d’évaluation des risques judiciaires aux États-Unis illustrent cette déresponsabilisation techno-institutionnelle aux conséquences humaines considérables.


Les crises sanitaires constituent un révélateur particulièrement brutal de ces dynamiques. La pandémie de Covid-19 a mis les institutions sous tension et fragmenté la décision entre experts scientifiques, agences de santé, gouvernements et cadres juridiques d’exception. Cette fragmentation, pensée pour gérer la complexité, a souvent rendu illisible la chaîne de responsabilité. Lorsque les décisions se sont révélées contestables, pénuries de masques, incohérences dans les protocoles, restrictions disproportionnées, chacun a pu invoquer un autre niveau de décision. L’autorité scientifique, indispensable, est parfois devenue un écran derrière lequel le politique a abdiqué sa responsabilité morale.


Dans les hôpitaux eux-mêmes, la multiplication des protocoles a parfois transformé les soignants en exécutants contraints, privés de la possibilité d’adapter leur jugement à la singularité des situations. Là encore, l’efficacité organisationnelle s’est parfois faite au prix d’un appauvrissement de l’autonomie et du sens de la responsabilité.


Les scandales administratifs et politiques confirment que cette déresponsabilisation est structurelle. Qu’il s’agisse du Mediator en France ou de programmes automatisés à l’étranger, la complexité institutionnelle permet à chaque acteur de se retrancher derrière la légalité formelle, les procédures ou la technicité des dossiers. Même les dispositifs censés rétablir la responsabilité, commissions d’enquête, audits, rapports, peuvent paradoxalement prolonger la dilution en remplaçant le jugement politique par la procédure.


Ce qui est en jeu dépasse largement la question de l’efficacité administrative. La responsabilité est le cœur de la démocratie. Sans acteurs identifiables capables d’assumer leurs choix, le lien de confiance entre citoyens et institutions se défait. La perception que « personne ne décide vraiment » nourrit la défiance, la colère et les récits complotistes.


Notre réflexion s’inscrit dans cette interrogation fondamentale. En croisant les apports de la philosophie politique, de la psychologie sociale, de l’analyse institutionnelle et des études sur les technologies, elle pose une question centrale, comment réhabiliter la responsabilité ?



La déresponsabilisation n’est pas une fatalité. Elle est le produit de mécanismes identifiables, donc réversibles. Restaurer la responsabilité, c’est réconcilier complexité et discernement, efficacité et humanité, procédure et sens. C’est à ce prix seulement que nos sociétés pourront demeurer à la fois performantes, justes et profondément démocratiques.

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